20/20
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Service d'assiettes dit: Campement du Pochon pour le Grand Banquet de Déconfiturement...
La boustifaille, le gueuleton, la mangeaille, la bouffe, la becquetance, la pitance ou le frichti. Si la langue française n’a eu d’égale inventivité que pour des réalités bien plus torrides et sahariennes, il n’en demeure pas moins que tous ces mots croquignolets ont pour plus grand dénominateur commun un objet de forme ovoïdale, sphérique, parfois même simplement circulaire.

L’assiette n’est pas le simple récipient récipiendaire du labeur des petites mains qui s’activent là-bas derrière, en cuisine. Elle est le compagnon discret et attentif des convives affairés à brichetonner. À l’image des commensaux l’assiette est unique mais trouve sa joie de vivre, comme disent nos cousins anglais, des êtres qui l’entourent, de la succession des repas qu’elle a rendu possibles, des souvenirs auxquels elle s’associe. Elle porte en elle, en un sens, l’édifice immense du souvenir de la convivialité.

Le roi Farouk, dixième souverain de la dynastie de Méhémet Ali, fils de son père Fouad Iᵉʳ, mais surtout clepto parmis les cleptos, l’avait bien compris ; en visite au palais d’Antoniadis, l’histoire raconte qu’il ouvrit une des vitrines du musée pour y rapiner une assiette. Voulait-il par là communier et festoyer avec ses ancêtres ptolémaïques ? Rien n’est plus sûr.

Vous direz pour l’excusez qu’il ne se sentait pas dans son…

Non ! Car plus d’excuse dorénavant. Contre Tonino Benacquista qui s’exclamait, ne regarde pas dans mon assiette, j’ai assez de ma femme pour ça, nous affirmons : regardons dans nos assiettes, nous avons Bruno Bressolin pour ça.

S’inspirant ou ne s’inspirant pas des faïences de Gien, de Delft, de Moustiers et de Longwy, les 20/20 résultent d’un long processus technique - d’aucuns diraient, alchimiques. De ce qu’on nomme le biscuit, l’assiette brute, à la cuisson définitive à une température indécente, le crayon oxyde noir et les oxydes pour céramiques sont venus apposer leur marque. Ce savant mélange entre les forces élémentaires de la terre, du feu et des oxydes de l’émail, loin d’être le fruit d’une science exacte, conserve une part de mystère et d’aléatoire.

Car l’assiette est frivole, elle nargue son créateur en lui faisant des pieds-de-nez, mettant sa volonté à rude épreuve. Cet aléatoire pendant la concoction peut entraîner des catastrophes, aussi bien que des surprises bienvenues. Prenant acte de cette malice, Bruno Bressolin les dote chacune d’un nom divin : Polyandre côtoie Polymère, Polystyrène, Polypropylène, Polydortmund ou encore Malpoly. Cette grande famille à la sexualité débridée s’efforce aujourd’hui de rompre le lien paternel qui l’unit à l’artiste.

N’ayant côtoyées pour l’instant que des fours à 1200°C et 2200°F, des crayons charbonneux et des engobes neutres qui les ont habillées à la fois devant et derrière, les assiettes se mettent en quête d’une famille qui les accueillera au milieu des chandeliers, des ronds de serviettes, des verres à eau et à vin - surtout à vin. Et quelques êtres humains pour leur caresser l’émail à grands coups de fourchettes et de couteaux.
Antoine-Silvestre de Sacy
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